Rachida Madani

Injuries In The Wind
 

p. 11

Le soleil était à portée de main

du temps où j’avais un ciel

mais je marchais à l’ombre

et mon enfance avait la fraîcheur

d’une vitre cassée

harponnant des après-midi de peste

depuis je demeure

poète des mauvais jours

et

mauvais poète.

pp. 12-13

Je leur laisse le point

la virgule

toute la ponctuation

et le savoir-faire

depuis longtemps je ne m’étonne plus

ne m’interroge plus

ne m’arrête plus

je ne suis plus poète

que je ne suis l’oasis et la biche

dont tu rêves

Pèlerin mon vieux frère.

Mes mots sont devenus livides

sur la voie lactée de tes fantasmes

cité insomniaque

où je perds mon nom.

Et que je rase tes murs

mon délire conjugué à tes fontaines

ma bouche à tes bouches d’égout

où je vomis les détritus

d’un poème avorté

par où monte jusqu’au ciel

le cri décompose de mes entrailles

le seul cri spontané

de la femme détruite

vidée d’elle-même

agonisante.

Femme

je n’ai pas fini de rêver mon enfance

ni de lever chaque étoile

sur le sentier de l’attente

sentinelles veillant mes cimetières

où je m’assois sans compter

mes tombes

sans rien dire

guettant ton retour

Pèlerin mon vieux frère.

p.14

Par un soleil éclaté

ô Vincent

je perds plus qu’une Oreille

et vidée de mes visions

d’eau fraîche et de nacre

ruinée jusqu’à scander un vieux refrain

où il n’est plus question d’être

je prophétise nue

cou creusant l’aride

dans le manque capital du cri.

p. 15

Partir ainsi désarmée

quand le vent se lève !

Nous sommes deux ô Don Quichotte

à n’être plus que déchirés

et comme toi

pauvre justicier

j’ai toujours

moins de bras

que le Moulin.

p. 16

Ne pourra me chanter qu’un mauvais poète

je n’ai ni soleil dans les yeux

ni vagues dans la chevelure

pas même un parfum

exotique à hauteur d’aisselle,

je vais livide et vieillie

je vais rasant là où il fait gris

sur les murs.

Solitude de pierre et de mousse

j’ai désappris le langage des cités

d’émeraudes

je suis Shaharazade

à demi folle sur un minaret au ras du sol

contant aux décombres

mon dernier conte

avant l’aube écarlate

dont ma poitrine s’encombre.

p. 17

Lorsque tu es née ma sirène

le soleil s’est posé sur le bord

de ma fenêtre.

Je t’aime d’être si belle

de n’avoir ni mes yeux

ni mes mains

je t’aime

citoyenne des océans nocturnes

qui me ramène de loin.

p. 18

Tu n’es pas venu au monde

pour voir tes os blanchir

dans les eaux blanches

d’un Bou-reg-reg

ni pour contempler ton ombre décroître

sur les routes de détresse.

Prends feu à ma voix, frère

je détiens le privilège heureux

de semer l’orage.

Lève-toi et crie la nuit

si tu ose

soulève-la au-dessus de ta tête branlante

et jette-la au sol

si tu oses

la nuit casse comme du verre !

puis laisse parler ton kif

tu as le bouquet prophétique

quand tu chantes les catastrophes…

Lève-toi frère

chaque soleil couché

est un homme mort.

p.19

Viens cache-toi là

juste derrière mon coeur

tu y verras à travers

la vie aux longues dents.

Pourquoi le soleil est si petit

dis-tu avec tes mots d’enfant

pourquoi n’y en a-t-il pas

pour tout le monde?

pourquoi le ciel est si bas

que mes jouets s’y pendent ?

Pourquoi cette pluie de boue, de foetus

et d’amants désemparés sur la ville ?

Ces femmes qui ne violent plus

que leur nombre

allongées jusqu’à l’autre

pour un verre, un rêve,

un mégot ?

Pourquoi cette dame si jeune

sur ce chemin si nu

vers cette maison sans fenêtres ?

Pourquoi ces couloirs, ces rideaux

ces barreaux

cette solitude

ce parloir ?

Mais patience dis-tu, Patience

il fait déjà si tard dis-tu,

que l’eau se désenlace

qu’au coin des rues les hommes

piaffent et soufflent sur leur doigts

en guettant dis-tu

la première étoile

désamorçant l’aube.

p. 21

Je suis là

dans ta cellule

là dans un coin assise

depuis cinq ans là, vieux frère

pâle et taciturne

je te regarde

et dans mes yeux passent

les corbillards que tu n’as pas pu suivre.

Nous étions trente

dans une classe d’histoire

nous étions poètes, artistes

nous étions déjà hommes

déjà femmes

c’est pourquoi au tableau noir

nous pendions Mussolini

Von Hindenburg

et le vieux prof d’histoire

et nous chantions

nous chantions

nous chantions

Victoire.

Passent dans mes yeux

les corbillards que tu n’as pas pu suivre.

Mimoun le comédien des fêtes

de fin d’année

est devenue flic

il salue Mussolini

salue Hitler

salue Von Hindenburg

et le vieux prof d’Histoire.

Ne pleure pas vieux frère

sur les corbillards que tu n’as pas pu suivre.

Nous ne sommes plus trente

Hazlim notre poète

a jeté au feu sa pauvre tête aveugle

s’entoure de petits chiens et hurle aux hommes

à la pleine lune

un grand chant d’amour et de

rancune.

Ne pleure pas vieux frère

sur les corbillards que tu n’as pas pu suivre.

Nous ne sommes plus trente

Fatima grand clown amer

n’était pas belle, t’en souviens-tu ?

Son mari s’en est rendu compte

depuis aux pieds d’un juge

elle se suicide

avec de grands éclats de rire.

Ne pleure pas vieux frère

sur les corbillards que tu n’as pas pu suivre.

Nous ne sommes plus trente

l’Autre

notre soeur de bidonvilles

notre eau vive

la source fraîche de nos soifs

a fermé sur le monde

ses longs cils noir

morte de faim dans sa cellule.

Retiens tes larmes vieux frère

sur ce corbillard que tu n’as pas pu suivre.

Mais nous sommes bien plus

que trente

et je suis là,

dans ta cellule là, assise là dans un coin

depuis cinq ans là,

vieux frère

pâle et taciturne

tu me regardes

et dans tes yeux passent

des hommes brûlant les corbillards

brûlant Mussolini

brûlant Hitler

brûlant von Hindenburg

pour refaire

l’Histoire.

p. 24 – 25

Même sit u n’étais pas de ceux

qui chantent

tu étais mon frère de désespoir.

Poussiéreux, nomade et sans âge

tu avais bu à la même chèvre amère

et tu me disais : “ Ta voix est trop nue femme

ta chanson trop frêle

pour scander mon désespoir

prends ta colère à deux mains

et frappe.”

Le vent pousse les dunes

et le temps passé

ah, ces chansons matinales

entre les amandiers verts et roses

les chèvres et les rires

comme le sable était doux

et le monde malléable !

Mais le vent pousse les dunes

et le temps passé

tu es plus que jamais mon frère

de désespoir

ainsi démoli, piégé et sans mot

de passé.

Tu bois à une chèvre plus amère

et tu m’écris :

“ Le vent pousse les dunes

et le temps passe

comme notre chameau

est patient mon désespoir.

chante ô femme.

Chante notre colère

aux amandiers sans fleurs,

que ta voix accroche les étoiles.

Chante sur la margelle

de chaque puits où meurent

les chèvres orphelines.

Le vent pousse les dunes

et je passé

Chante ô femme.”