Ghita El Khayat

La Fleur Violée
(extrait du recueil de poésie "les fleurs et les feuilles de la vie")***

 

 

J’ai appris ta mort,
Amina,

Ce matin,
en buvant mon café froid…

 

 

Ton sexe, déchiqueté comme une fleur écrasée,
A été saigné, encore,

Le jour des épousailles ordonnées par des jurisconsultes
Au cerveau rempli de fèves et de détritus…

A été saigné,

La flamme de la haine dans le cœur de ton violeur,
Devenu, par des lois folles, ton mari !

 

Tu as vu la mort

Celle qui pouvait te délivrer de l’horreur,
Ce sexe d’homme que tu ne voulais pas,
Amer comme la cigüe

Dur comme un pylône tombé qui tue un passant
Puant comme le cadavre d’un chien

Qui n’a jamais été heureux !

 

 

Le juge, Amina, ici, dans nos contrées
Est un lâche, un pleutre avide et pervers
La corruption engraissant son ventre,

Cet œuf de vieillesse, rempli de corruptions diverses…

 

J’ai regardée, ahurie,

Il y a six ans, à peine,

Une enfant de cinq ans qui, comme toi, a été violée,

… par un adulte de vingt-sept ans !

Le juge avait décrété qu’elle attendrait d’être grande pour épouser son violeur !

 

 

Mon âme avait vibré, folle de révolte,

La mère et la grand-mère, des paysannes,
Cherchaient une justice qui n’existe pas !...

Dans ces contrées dominées par des hommes satisfaits de leur impuissance…

À Larache, dans ce nord du Maroc,

D’où ton âme s’est envolée dans une nacelle blanche,
À Larache, dans ce nord du Maroc,

Pays de la garrigue, du thym et du romarin,

Les arbustes pleurent à l’unisson

Avec les jasmins, les roses de la saison

Et les pousses des flamboyants, atterrés : Amina est morte !

 

 

Elle a bu le poison, une fleur jaune, bile mortifère,
Elle est partie par ce matin de printemps

Tandis qu’autour de Larache,

Les fleurs d’orangers embaument le promeneur jusqu’à l’ivresse…
 

Que les eucalyptus agitent leurs têtes, incrédules !

 

Amina est morte

Dans les rets du Moyen-âge,

Elle a agonisé dans la turpitude de la virilité

 

Qui nous a toutes violées !
Amina est morte

Pour que du printemps arabe

On fête le premier anniversaire,
Noces de sang et de viols !

 

Amina, tu es dès lors la belle fée de nos jardins
 

Tu es la fleur de notre nation,

La rose du Maroc,
L’hibiscus rouge,

Et la sauvage jacinthe blanche des prés !

 

 

Ta virginité déchiquetée

Donne à ma plume le sang brillant,
Éclatant de révolte,

Pour que mon poème s’élève à la gloire

De toutes celles que les hommes ont martyrisées
Dans ces contrées d’hommes

Contrées dénuées de sens et abjectes !

Épanouies dans toutes les infamies et toutes les prébendes,
Torrides en l’été infernal,

Quand se rend une justice arriérée et aveugle,
Dont les victimes sont les filles et les femmes, Les orphelins et les pauvres,

Les démunis, les déclassés et les solitaires !

Le Printemps arabe est taché du sang des vierges,

Ce sang sur lequel fondent les rapacités du désir

 

D’hommes frustrés, agressifs et débordant de haine !

 

 

Amina, tu montres sur ton sourire figé jusqu’à la fin des temps
Que le sexe d’une fille et celui d’une femme

N’appartient qu’à elle,

Il est une Fleur splendide dans un vase de cristal,
C’est du vagin rose que sort la vie

De lui que se profile les générations dans le monde, Il n’est le trésor que de la seule fille ou femme

Dont il est le centre, le cœur, le plaisir et la joie !

 

Amina,

Repose en paix dans mon cœur de poète,
Tu as bien fait de te tuer,

Personne n’a compris cette sauvagerie qui t’a été appliquée,
Tes parents, tes juges, ton quartier et ton pays :

Comme toi j’ai subi tous les viols,

Mais nous avons toutes été meurtries par notre vilenie,

Une autre fleur jaune et démente qui ravage notre poitrine,
Celle qui t’a porté la mort,

Nous sommes toutes mortes,

Dans un endroit secret de notre cœur !

 

 

Amina, tu m’as redonné gloire et fierté,
Tu n’es pas morte pour rien,

Je te chante aujourd’hui, Je
te chanterai à l’infini…

 

Et quand je serai morte,

Ce poème survivra à tous,

A tes parents, à tes juges, à ton violeur

Que l’on t’a offert comme punition suprême,

À la stupidité sans nom qui arrache les fleurs que nous ne sommes,
Même pas encore écloses, n’ayant répandu parfum ni beauté,

Vrac du lys blanc de Casablanca, Roses de Kelaat M’gouna,

Fleurs d’orangers arrachées de la couronne des mariées !