Ahmed Bouanani

P.S. (Pour Une Lettre à Touda)

 

Il faut attendre une autre lumière,

que tous les soleils

s’éteignent, que l’herbe de la terre

se dessèche et meurt encore une fois pour toutes,

que les volets d’une maison natale inexistante

s’ouvrent, paupières de sphinx,

sur la mémoire malade de mémoires silencieuses;

Il faut attendre un autre passé

affûté comme un piège bourré de

cadavres nouveaux, et qui doit,

sur une route désaffectée devant moi,

dérouler sa sale gueule de fantôme édenté

avec des gosses plein les doigts,

des visages aux sourires morts et des cœurs

en sarcophages n’arrêtant jamais de pleurer

au rythme du grand silence.

Il faut attendre un poème frauduleux

pour que la page prenne corps dans

la lumière et dans le silence tant convoités.

Il y a quelque part des navigateurs dans la

galaxie de mon sang qui scrutent

Les nuits perpétuelles, sans parchemins ni

Kaléidoscopes,

entre les lignes du Capricorne et des Gémeaux.

Quelle route de légende prendre,

débarrassée des vocabulaires de la vanité et

De l’inconstance?

Dira-t-on que mes arcs-en-ciel

Cachent les trésors des rois fous de mensonges?

Je me vois ardemment dans ce siècle

de la peur,

chevauchant des idées loufoques,

des désirs microscopiques au-delà des

paysages de mes rêves. Ce pays

désincarné tue ses ancêtres dans le ciel du futur.

 

 

Territoire 1, Description 1

 

Des murs cachent les horizons que dessinent

les fleurs sauvages, les fleurs

d’un pays de minuit.

Les terres déverrouillées – leurs veines

Gonflées du sang des fruits – entendent

passer d’invisibles galions

traînant dans leurs sillages des

algues et des étoiles.
L’aube refuse de poindre.

Le ciel se ferme, les paupières déchirées par

des orages silencieusement assassins.

Les maisons de jadis

tombent une à une.

Tel un galibot,

Je trace, à quelques encablures de

mon paysage intérieur, une tempête    

dans le soleil.

 

Fable

 

Dans les jardins morts du poème qui m’habite

je sais bien qu’un ciel en forme de lit vivant

contiendra sans peine mes silences mes mythes

forgés dans la même glaise d’un dieu rêvant

d’insoutenables naufrages interstellaires

 

La fable du monde qui raconte à mon cœur

La flamme d’or des amazones légendaires

qu’elle ressuscite au milieu de notre peur

afin qu’il n’y ait plus de futurs sans visages!

 

mes ancêtres analphabètes et guerriers

nomadisent dans des morceaux de paysages

Ils sentent la fraîcheur des lunes à leurs pieds

 

Je les entends psalmodier dans leurs prières

des versets incompréhensibles du Coran

leurs rêves toujours s’arrêtent devant la Pierre

Noire Je les vois squelettes fous corsairant

dans les limbes des paradis de la tristesse

Des pétales en sang ils tressent des linceuls

se meurent encore d’amour pour des faunesses

et gueuletonnent jusqu’au soir sans répit seuls

encerclés de manuscrits et d’enluminures

 

Qui racontera leurs naïves vérités?

Les défaites gantées de profondes brûlures

Que jamais n’évoquent les anciens retraités?

 

Depuis longtemps leur identité tumulaire

s’est effacée Qu’elle demeure dans mon cœur

la flamme d’or des amazones légendaires

Qu’elle ressuscite au milieu de notre peur

afin qu’il n’y ait plus de futurs sans visages!

 
 

Au Grand Silence

 

Je sais je ne mourrai pas à Casablanca

et cependant mes rêves mes rêves d’enfance

survivront à l’oubli comme un trésor inca

dans ce pays de l’épouvantable silence

 

Même le colibri ne croit plus aux chansons

Tout le long du jour il regarde les nuages

en colère, sans eaux, déroulant des frissons

électriques et noirs tout barbouillés d’images

 

chênes, cèdres, palmiers et les coquelicots –

ce tendre rouge qui pouponnait la rosée –

ne se souviennent plus des temps où les échos

vivaient aux flancs des montagnes exorcisées

 

Il n’y a plus aux terrasses que des lézards

enturbannés et repus leurs légendes mortes

s’habillent de la poussière des Alcazars

leurs géants armés ressemblent à des cloportes

 

Je m’en irai en une fin d’après-midi

griffonnant à dos de chamelle sur le sable

des contes en contrebande au paradis

des énigmes surréalistes et des fables

 

en pleurs Il ne me reste plus désormais qu’à

m’agripper à la crinière des orages

pour écrire un ultime poème sauvage

Je sais je ne mourrai pas à Casablanca