Abdellatif Laâbi

À mon fils Yassine

(p. 120-122)
 

Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu me parles déjà comme une grande personne

tu insistes sur tes efforts à l’école

et je sens ta passion de comprendre

de chasser de l’obscurité, la laideur

de pénétrer les secrets du grand livre de la vie

Tu es sûr de toi-même

et sans le faire exprès

tu me contes tes richesses
 

tu me rassures sur ta force

comme si tu disais: “Ne t’en fais pas pour moi

regarde-moi marcher

regarde où vont mes pas

l’horizon, l’immense horizon là-bas

il n’a pas de secrets pour moi”

Et je t’imagine

ton beau front bien haut

et bien droit

j’imagine ta grande fierté
 

Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu me dis:

“Je pense à toi

et je te donne ma vie”

sans soupçonner

ce que tu me fais en disant cela

mon Coeur fou

ma tête dans les étoiles

et par ce mot de toi

je n’ai plus peine à croire

que la grande Fête arrivera

celle où des enfants comme toi

devenus hommes

marcheront à pas de géant

loin de la misère des bidonvilles

loin de la faim, de l’ignorance et des tristesses
 

Mon fils aimé

j’ai reçu ta lettre

Tu as écrit toi-même l’adresse

tu l’as écrite avec assurance

tu t’es dit, si je mets ça

papa recevra ma lettre

et j’aurai peut-être une réponse

et tu as commencé à imaginer la prison

une grande maison où les gens sont enfermés

combien et pourquoi ?

mais alors ils ne peuvent pas voir la mer

la forêt

ils ne peuvent pas travailler

pour que leurs enfants puissant avoir à manger

Tu imagines quelque chose de méchant

de pas beau

quelque chose qui n’a pas de sens

et qui fait qu’on devient triste

ou très en colère
 

Tu penses encore

ceux qui ont fait les prisons

sont certainement fous

et tant et tant d’autres choses

Oui mon fils aimé

c’est comme ça qu’on commence à réfléchir

à comprendre les hommes

à aimer la vie

à détester les tyrans

et c’est comme ça

que je

 

Poème pour Hind

(p. 122-123)
 

Tu ne comprendras peut-être pas

tous les mots de ce poème

mais écoute-moi

ce n’est pas difficile, un poème du

moins celui que j’écris pour toi

C’est comme quand, le soir, je te serre bien fort

et t’embrasse

avant de te mettre dans ton lit

Les poèmes, même ceux que lisent

les grandes personnes

c’est un peu ça

ce que tu ressens, ce que je ressens à

ces moments-là

Tu vois

j’ai déjà fait un poème pour toi

Je t’embrasse

je te serre bien fort

je sens que je suis près de toi

Ma bien-aimée

j’ai longtemps déserté les mots simples

les mots-tocsin

j’en fais l’aveu aujourd’hui

Comment t’expliquer :

j’étais tellement empêtré à l’intérieur de moi-même

c’était un tel labyrinthe

et tous ces enfers à exorciser

tous ces atavismes à expulser

que les mots jaillissaient de ma poitrine

bardés d’une double armature

Très peu de mirages

dans cet ésotérisme

ni la recherche de la gloire et du scandale

crois-moi

c’était ainsi

parce que vécu

dans cet enchevêtrement de grotte ensorcelée

Je ne me flagelle

ni ne me justifie

par cette confidence publique

car je sais par-dessus tout ce qui importe

c’est cette permanence

de la mobilisation intérieure

j’explique simplement

je déroule l’itinéraire

et je reprends

fort de tout ce que mon peuple m’a appris

fort de ma douleur

fort de notre amour

Je suis à peine né

à la parole
 

J’aime notre expérience humaine
 

J’aime notre expérience humaine

Quand je pense à ce que fut notre histoire

depuis l’apparition de la vie

de ses formes les plus élémentaires

jusqu’à cet être controversé qu’est l’homme

le déploiement foudroyant de l’intelligence

oui cette expérience valait la peine

et je le dis sans ambages

je suis un fanatique de notre espèce
 

Un martyr
 

Un martyr

puis un autre, puis un autre

La mort a pris place dans nos rangs

Elle choisit à sa guise

les meilleurs d’entre nous, c’est sûr

Elle a ses propres canons de beauté
 

la salope