Abdelkebir Khatibi

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Ce sont des moments inattendus, la rencontre avec le rythme du désir. Rencontre contrariée en sa force : déjà nostalgie, perte au milieu de l’offrande, procession de caprices et de la fantaisie. Je rêve d’être ton étranger – dans le cristal du coeur. Le suis-je sans le savoir ?

 

 

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Le sexe d’une voix est comme le seuil d’une rencontre. Parfois, lui suffisait un appel téléphonique pour qu’il se décidât à prendre la voiture ou l’avion, approchant cette voix, l’accompagnant dans sa bouche, son souffle, son pays et la langue d’attendrissement.

 

 

 

 

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La nostalgie ne serait pas que dépression, mélancolie, vertige sur un vide radieux. Je la conçois dans une mémoire en devenir, à la croisée des chemins entre désirs, forces de désir et de destin.

 

 

 

 

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Les mariages mixtes : croisée des chemins entre les êtres, les langues, les signatures, les mémoires les plus ancestrales. Croit-elle, cette femme, s’être trompée de partenaire en changeant de continent pour lui ? Il se dit : Même la “dérive des continents” demeure encore une métaphore poétique. Phrase toute mystérieuse: la garder telle quelle, ainsi qu’une parole incompréhensible, légèrement insensée.

 

 

 

 

 

La menthe, l’amante : deux mots à prononcer entre la voix d’Orient et celle d’Occident. Le cri éclate et disparaît dans une langue ou l’autre. Oui, mais j’imagine mal ce qu’une femme esquimau murmure à son amant lorsqu’elle veut rejoindre le Soleil de Minuit ou l’étoile Polaire. Dans son pays, on dit: “Tu es belle comme un petit phoque.” . Métaphore qui n’est point

 

saugrenue: chaque langue d’amour s’inspire du règne animal et d’une parure végétale. Pourquoi brusquement, ai-je pensé à des chevelures toutes suédoises ? Ne ressemblent-elles pas à un champ de blé cendré qu’un vent disperse au-dessus des îles en l’été ? Ai-je re-rêvé ?

 

 

 

 

 

Chaque regard a sa forme esthétique, code depuis des siècles par les poètes et les peintres : ainsi le regard de la captive, celui du ravissement, celui de la parure, et plus indiscrètement. celui de la parade. Quelle scène mythique joue-t-on lorsque l’interface et du théâtre sans la scène d’un théâtre ? Où se trouve la beauté quand je suis mort de désir ?

 

 

Par-dessus l’épaule d’une femme, que voit-on ? Une autre femme, répond-elle.

L’Aimance, un intervalle entre la vision et l’audience, entre une seule pensée et la forme d’un chant. Le corps s’inscrit dans cette contrainte sans perdre la perspective de sa jouissance,

l’horizon d’une vie privée en retrait, donnée à l’accouplement successif : bracelets s’envolant aux quatre coins de la chambre. La fenêtre s’ouvre sur chaque matin.

 

 

 

 

 

Veillée de musique. Le dialogue qui s’engagea entre le piano et le violon éveilla son esprit à cette idée : grâce à ce dialogue, il avait mieux compris le bilinguisme, double voix d’une même composition, d’une même traduction du sensible. Sa langue de l’Aimance, une partition vocale dans la clarté de la pensée.

 

 

 

La mort et si vive

invoquant de nouveaux dieux

 

 

souviens-toi

de maintes éternités fugitives

 

 

habillé de silence

 

le mot prodigue invente quelque vie quelque douleur

où s’exalte la folie

 

 

donner asile, dis-tu au droit de nommer cela suffit-il ?